29/03/2007

 Duris/Blier Junior : association de bienfaiteurs (1)

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Jacques Audiard, pour De battre mon cœur s’est arrêté.

 

En quatre films, Jacques Audiard s’est imposé comme le chef de file d’un cinéma français différent. Un cinéma d’artisans qu’il affectionne particulièrement, de ceux pour lesquels un film est un enfantement douloureux mais aussi et surtout des images en mouvement qui laissent un champ infini de possibles au spectateur.

Comme dans son précédent Sur mes lèvres, le nouvel opus d’Audiard prend ses quartiers dans les milieux de l’immobilier véreux. Et comme toujours dans son cinéma, il est question de rédemption et du rapport au père. C’est plus vrai que jamais avec ce personnage de Tom, partagé entre ses gènes paternels violents et ses aspirations artistiques.

Avec De battre mon cœur s’est arrêté , Jacques Audiard révèle un Duris exceptionnel, entre animal et homme, toujours sur le fil de la rupture, où il pose précisément l’œil nerveux de sa caméra, actrice sensuelle et narratrice sensitive.

Du cinéma pur et brut, du cinéma que l’on ne peut aimer, forcément, que passionnément…

 

Rencontre dans un bar parisien chic avec un « fils à papa » qui a cessé de l’être dès qu’il s’est mis à faire de l’art.

 

- Vous vous destiniez au professorat… On ne peut rien contre ses gènes ?

Non.  Où il y a du gène, il y a du plaisir. Vous savez, je ne me pose plus vraiment cette question.

 

-  De battre…  est-il votre film le plus personnel ?

Ça je n’en sais rien. On me l’a déjà dit. C’est sans doute fondé. Ça fait partie des clous que j’enfonce. Peut-être qu’on me le dit autant parce que c’est la première fois dans un de mes films que j’aborde la relation père-fils de manière aussi frontale. Moi je trouve que c’est un sujet universel, et tant que les pères feront des fils, cela existera.

Mais en ce qui me concerne, ça n’a rien à voir avec ma vie. L’histoire de De battre…  se situe dans l’anecdotique. Ça ne correspond en rien à ce que j’ai vécu, désolé. J’ai eu des rapports simples, normaux avec mon père… quand il était là.

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Cependant, c’est vrai que si mes rapports avec mon père n’étaient pas du tout conflictuels, c’est aussi parce que j’étais un cannibale. En tant que cadet, j’avais ma vie à construire. Je devais la gagner.

 

- Duris est exceptionnel dans ce rôle d’anti-héros en intranquillité permanente, coincé entre le monde dans lequel il croupit et celui auquel il aspire. Qu’est-ce qui a poussé votre choix sur lui ?

Romain Duris fait partie de ces acteurs très sensuels qui me donnent envie de faire du cinéma. J’ai vu ses films, et à l’âge qu’il a aujourd’hui, il était à un tournant de sa vie d’acteur, comme Tom, son personnage.

J’adore ces types poilus, virils, sexuellement chargés comme Romain et qui ont cette part de féminité en eux. C’est un peu comme Niels, la figure du père. Il y a chez lui quelque chose de très ambigu, c’est un type d’ogre viril au masculin qui s’exprime avec la voix fluette d’une mère. Le père de Tom est un type qui a développé des chemins d’amour particuliers pour son fils…

 

- Comment l’avez-vous dirigé ?

Simplement en fonction de ce que son physique exprime. Par rapport à ce qui émane de lui, qui est aussi assez ambigu. Je l’ai dirigé pour qu’un nombre de contradictions soient possibles et surtout pas visibles.

 

­- Aure Atika, la mère absente, la répétitrice de piano… sont autant de personnages qui mènent Tom à la maturité, voire à son salut. Les femmes sont-elles seulement un marchepied servant de rite de passage pour le héros ou alors sont-elles pour vous le dernier optimisme de l’Homme ?

Là je ne suis pas d’accord.  De battre… n’est pas exclusivement un film masculin. Tom est quelqu’un qui n’a pas le temps. S’il réfléchit, devenir concertiste à 30 ans, c’est proprement inconcevable. C’est dans ce déséquilibre que tout à coup vont apparaître des figures féminines qui passent dans la vie de Tom, mais ne peuvent pas ralentir sa marche. Il ne peut à aucun moment se poser, sinon son histoire s’arrête. Mais ces femmes vont progressivement ouvrir la part de féminité qu’il a en lui. Le calme sain de la fatigue, et pas la peur blanche de vivre, c’est chez Miao Lin qu’il va le trouver.

Pour moi, il n’y a rien de plus répugnant au monde que cette société virile qui commence dans les cours de récréation et se poursuit au service militaire, puis dans le monde du travail. C’est un repoussoir absolu. Ce que j’aime dans le personnage de Tom, c’est que voilà un homme qui accepte cette part de féminité qui entre en lui et le « dévirilise ». Quant au « dernier optimisme de l’Homme », non ! L’Homme est l’avenir de l’Homme, si tant est que l’on peut polir cette arrogance typiquement masculine…

 

Propos recueillis par Thierry Van Wayenbergh

 

 

00:55 Écrit par Thierry Van Wayenbergh dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

 Duris/Audiard junior : association de bienfaiteurs(2)

De Battre

Romain Duris,

Pour De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard

 

Le comédien nous a donné rendez-vous dans un café parisien qui lui ressemble. Il a la bonne humeur contagieuse, et le look proche du film EXIL qu’il a tourné avec Tony Gatlif : cool, débraillé, les cheveux en bataille sous un chapeau d’artiste qui ne se la joue absolument pas. Une poignée de mains chaleureuse, un sourire ravageur... Bref, le ‘‘vrai’’ Duris est à des lieues de son personnage de petite frappe (très) nerveuse dans DE BATTRE MON CŒUR S’EST ARRÊTÉ, remake libre du FINGERS de Toback, mais surtout splendide polar de Jacques Audiard qui a pour toile de fond une relation père-fils complexe. Il en a fait du chemin, le Tomasi du PÉRIL JEUNE de Klapisch !

Le rôle de Tom lui a offert une voie royale dans la cour des grands. Duris se voit  enfin acteur protéiforme, capable, paraît-il, même de jouer… Molière.

Rencontre sur un bout de comptoir, entre cafés serrés français et bières pression belges, avec un acteur diablement attachant.

 

 

- Légende ou réalité ? Il paraît que tu es venu au cinéma à la suite d’un casting sauvage…

Romain Duris - C’est vrai. J’étais en prépa privée en Arts Appliqués. J’allais chercher une amie au lycée, et un mec est venu vers moi dans la rue. C’était Bruno Levy, qui dirige d’ailleurs une boîte de production avec Cédric Klapisch. Il cherchait un jeune pour un téléfilm pour Arte.

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Au début, je flippais : j’avais peu peur de l’exposition. Et je ne voulais surtout pas faire quelque chose qui ne me ressemble pas.

Mais dès que j’ai croisé Cédric (Klapisch), j’ai su tout de suite, instinctivement, qu’il n’allait pas faire n’importe quoi. J’ai toujours besoin d’être un peu en confiance.

 

- Tu n’as jamais pris de cours de théâtre ?

R.D. - Non. j’avais juste fait des trucs filmés comme ça avec mon pote Raphael Fejtö (le réalisateur de OSMOSE, ndlr). Mais c’était juste comme ça pour se marrer, il n’y avait rien derrière.

 

- Ça a été aussi une rencontre coup de foudre, avec Jacques Audiard ?

R.D. - Quand on me demandait avec qui j’avais envie de travailler, deux noms revenaient sans cesse, Pialat et Audiard. Il y a peu de réalisateurs comme ça en France, avec des univers personnels et quelque chose à dire et montrer. C’est comme Klapisch, j’adore sa sensibilité. Bon, Pialat n’étant plus là, il restait Audiard... J’avais vu ses films et je savais que son ciné me plaisait. Maintenant, la magie, le ‘’truc électrique’’, tu vois, ce n’était pas assuré d’avance.

 

- Qu’est-ce que Jacques Audiard attendait de ses acteurs sur ce tournage ?

R.D. - Je pense que le scénario était limpide, précis. Il décrivait clairement les rapports des personnages entre eux. Ce que Jacques voulait, c’est qu’on ne se calque justement pas trop sur ce scénario rigoureux et linéaire. Il fallait éclater le cadre étriqué du texte pour le faire vivre. Tout est dans l’action. Ça, c’est la dynamique que Jacques impose. C’est exigeant et à la fois excitant à vivre pour un comédien.

 

- DÉJÀ MORT, LES KIDNAPPEURS, PÉRIL JEUNE, et j’en passe, tu as toujours joué des personnages à la limite de l’adolescence, bien que tous fort différents. Tom ne serait-il pas le rôle de la maturité, l’entrée de Duris dans l’âge adulte ?

R.D. - Je ne me pose pas la question comme ça. Ça va avec mon âge. Les rôles suivent la vie, forcément. J’ai 30 ans, je n’ai pas la même confiance en ce que je pourrais faire ou non.

Je crois que tout vient un peu au moment où il faut. J’ai la chance d’avoir des projets, je ne fais pas de plan de carrière en tout cas. J’aime faire des choses qui me donnent envie. D’ailleurs, si demain on me propose de nouveau un rôle de gamin, pourquoi pas ? J’aime quand ça bouge. Quand ça ne s’arrête pas.

 

- La relation entre Tom et son père est extrêmement bien rendue et n’a pas l’air de relever de la fiction. Comment as-tu travaillé avec l’immense Niels Arestrup, qui est tout de même réputé acteur passablement coriace ?

R.D. - D’abord je me fous totalement des on-dits...

Ce qui est étrange, c’est qu’on n’a pas beaucoup parlé, Niels et moi. Il y a eu tout de suite de la pudeur entre nous. Nos préparations de scènes étaient silencieuses. On ne voulait d’ailleurs pas un autre rapport que cela dans le film. C’est venu comme ça, tout naturellement. On était chacun dans notre bulle, comme le sont d’ailleurs Tom et son père. Il y avait donc à la fois de la distance, mais aussi beaucoup de ressenti. De ma part, en tout cas.

 

- DE BATTRE... est-il résolument film d’hommes ?

R.D. - C’est un film d’hommes... qui rend hommage aux femmes.

La musique illustre la femme. L’absence est orchestrée par la femme. La femme est un moteur magnifique dans le film, un révélateur. Tout passe par elle.

 

- Le personnage de Tom est constamment filmé en plans-séquences. On le suit au plus près des battements de son cœur qui précisément n’est pas arrêté, mais cogne, fort et vite au rythme des colères du personnage... Être sans cesse dans l’œil de la caméra, le tournage a dû être épuisant, non ?

R.D. - Oui, c’était éprouvant, car ce mec a un cœur qui bat plus vite que le mien. C’était fatiguant et douloureux. Mais en même temps c’est bon signe je crois de ressentir ça pour un petit acteur comme moi. Tom m’est rentré physiquement à l’intérieur. Je suis heureux d’avoir eu un rôle qui m’investisse de cette façon. Je ne dormais plus, il m’a envoûté.

 

- Pourquoi dis-tu "petit acteur" ? Tom est un rôle qui va te faire rentrer dans la postérité...

R.D. - Quand je dis petit acteur, c’est parce que j’ai l’impression de n’exercer ce métier que depuis trois-quatre ans. Depuis L’AUBERGE ESPAGNOLE, en fait. Avant je faisais des trucs qui me ressemblaient plus. Avec le personnage de Xavier, j’avais vraiment l’impression de jouer quelque chose.

Attention, GADJO DILO, c’est aussi un personnage. Mais c’est un voyage, c’est différent...

 

- Qui est Caroline Duris, créditée au générique ?

R.D. - (... large sourire) C’est ma sœur. Elle est prof de piano. Elle est géniale. Elle m’a énormément aidé. Au départ, elle devait être mon coach musical. Elle a été bien plus que ça pour moi et pour le film. Elle a un rapport très fort à la musique et un infini respect pour cet art.

Elle ne m’a pas appris que la technique pour jouer la toccata, elle m’a fait comprendre ce que pourrait être un caractère de Tom à travers la musique. On a répété pendant deux mois pour aller précisément dans cette direction : faire passer la sensibilité de Tom à travers une toccata, qui n’est pas vraiment une musique qui demande, sur papier en tout cas, de l’expressivité au pianiste. Et pourtant... On s’est même servi des rapports qu’on a entretenus pendant nos répétitions pour créer plus tard sur le plateau les liens entre Tom et Miao Lin, sa répétitrice vietnamienne.

 

- Tu as dit un jour que tu ne ferais sans doute pas du cinéma toute ta vie, que tu reviendrais au dessin, à la peinture qui te donnaient des sensations autrement plus fortes. Tu vas revenir aux Arts Appliqués ?

R.D. - Non, ça a changé. Avant, je me sentais un peu l’outil d’un réalisateur, d’une histoire. Maintenant, je suis moins frustré, j’ai l’impression de créer des choses, ça me convient plus.

En même temps, j’ai envie d’autre chose. Il faut que ça bouge, que je me mette un peu en danger. C’est un moteur pour moi. J’écris des sketches pour le moment. Je ne sais pas ce que ça deviendra. J’ai envie de quelque chose de comique. J’adore DOCTEUR JERRY ET MISTER LOVE de Jerry Lewis, mais je ne sais pas s’il y a encore aujourd’hui de la place pour ce cinéma-là...

 

 

Propos recueillis par Thierry Van Wayenbergh

00:19 Écrit par Thierry Van Wayenbergh dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |