09/03/2008

Quête identitaire

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Retour à Kotelnitch, documentaire, 2003, ados, *** Sourire

 

En 2000, Emmanuel Carrère se rend dans la petite ville russe de Kotelnitch, pour faire à contre-cœur un reportage sur un prisonnier  de guerre hongrois enfermé dans un asile depuis 55 ans. Il fait la connaissance d’Ania, une jeune mythomane, et Sasha, son compagnon, membre de la FSB. Quand il revient à Kotelnitch, Ania est devenue mère de famille. Deux ans plus tard, c’est le choc : Carrère apprend qu’Ania et son bébé ont été assassinés par un déséquilibré. Commence le vrai film, centré sur la maman de la victime et sa famille…

Filmant à la première personne, Carrère saisit au plus près le présent qui se joue par le biais d’un montage fameux abolissant espace et temps, et nous entraîne à sa suite dans ce qui se révèle être une passionnante enquête métaphysique sur des survivants d'un authentique drame familial dans un monde qui n'existe plus mais reste pourtant bien prégnant (la Russie communiste), sur la manière dont le cinéaste est travaillé par son matériau et enfin sur…  l’auteur même, dont on apprendra plus tard qu’un lien de parenté étroit le lie au pays de Poutine.

Présent dans l’image, Carrère fait d’abord figure d’invité non désiré, un peu gauche, les pieds au bord du gouffre, à la lisière du voyeurisme. Mais on sent l'homme honnête. Sa compassion est bien réelle, quasi-physique. Car plus le récit avance, plus il en capte les secrets diffus, plus Carrère se creuse de rides et se drape de mélancolie. Oh, pas de celle dont on fait les histoires tristes, non.  Il construit son roman filmé avec la force d'un homme toujours debout et, au bout du compte, véritablement heureux de rencontrer à deux mille kilomètres de chez lui des frères humains dont la souffrance l'éclaire sur sa propre histoire. Si le film commence sur ses atermoiements et ses hésitations exprimés avec une voix off très monocorde, convenant parfaitement à l'état d'esprit dans lequel il pouvait se trouver devant un travail de commande, Retour à Kotelnitch se met à vivre, intensément, au lendemain du drame.

Carrère a trouvé par hasard dans un tripot paumé ces personnages parfaitement réussis parce qu’ils ne sont pas fictionnels, et dont il va dresser, parfois avec une ironie distanciée, une (auto)biographie pudique, révélant au monde entier leur frustration, leur colère retenue face au malheur, mais, avant tout, leur héroïsme quotidien.

 

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Impossible d'oublier Ania, “Anoutchka’’, la jeune Russe francophile par qui le film est arrivé, belle comme un air de guitare qui dit au revoir sans savoir que c'est "adieu". Et dès lors qu'il nous envoie l'image du souvenir de la défunte, on a, nous aussi, l'impression de faire partie de la famille. Comme Sasha, le traducteur, ou encore Philippe, le caméraman, qui se fait remonter les bretelles par la mère d'Ania, parce qu'il ferait mieux d'avaler sa vodka plutôt que de filmer une vieille femme triste dans sa cuisine. Et ces moments quasi comiques qui s'arrachent à la tragédie sont comme des pièces de puzzle captées au vol qui finissent par s'imbriquer dans une histoire pas du tout prévue, venue au monde par la grâce d’accidents magiques du hasard, prenant par petites touches impressionnistes la forme d’une symphonie humaine bouleversante et drôle.

Carrère nous livre un film essentiel et inoubliable qui prouve, est-il besoin de l'écrire, à quel point l'être humain est universel.

Thierry Van Wayenbergh

08:52 Écrit par Thierry Van Wayenbergh dans Ciné-découvertes | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : carrere, russie, cinema, documentaire |  Facebook |

01/03/2008

La fille de ses rêves

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Reconstruction, 2003, AGA, ** 

Photographe, Alex croise le regard d'Aimée dans le métro de Copenhague. C'est le coup de foudre. Délaissant sa petite amie Simone, il se met à suivre cette parfaite inconnue qu'il est persuadé avoir rencontrée en rêve. Le soir même, Alex et Aimée s'abandonnent l'un à l'autre. Mais le lendemain, c'est le cauchemar : Simone, ses amis, son propre père, plus personne ne reconnaît Alex ! Il n'a plus rien, plus d'identité...

Christofer Boe nous invite à un voyage singulier, et pourtant des plus banals, la genèse de la rencontre amoureuse.

Comment, en tant que cinéaste, écrire une page originale sur le coup de foudre ? Tout a été dit, fait, montré.

Plutôt roublard, le jeune réalisateur danois, qui connaît le langage cinématographique sur le bout de la pellicule, choisit, en s'appropriant des idées de ses maîtres à filmer comme Antonioni, de nous emmener aux confins du fantastique. Qui sont véritablement Simone, Alex, August et Aimée ? Des personnages d'une histoire amoureuse en train de s'écrire ? La matérialisation même de ce sentiment amoureux ? August, l'écrivain, décrit-il l'adultère d'Aimée ? On ne le saura jamais. Libre à chacun de nous de donner sa réponse.

Boe s'amuse à brouiller les pistes. D'abord avec avec un personnage en voix off qui nous entraîne dans "un espace de jeu et d'illusion, où tout n'est que cinéma... reconstruction". Ensuite justement par l'emploi d'un maximum d'artifices de l'art des frères Lumière : en manipulant avec une précision machiavélique ses personnages, la bande sonore et l'image, qui se distord, passe au grain vidéo et s'étire dans une palette de couleurs bleutées, Boe nous laisse constamment sur le fil du rêve et de la réalité. Avec quel style !

Il en fait parfois trop, et son procédé narratif rigoureux, terriblement original et déconcertant frise par endroits la démonstration. Mais le pari est réussi, parce que le réalisateur parvient à donner un point de vue personnel sur l'histoire d'un homme et une femme, où ne subsiste, et cela résiste à toutes les interprétations et les analyses, que la sensation vertigineuse d'un coup de foudre sans cesse recommencé...

Thierry Van Wayenbergh

22:27 Écrit par Thierry Van Wayenbergh dans Ciné-découvertes | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

03/07/2007

Porno so(f)t

anato1Anatomie de l'enfer, drame, 2004, adultes, *
 La chaleur moite d'une boîte gay. La musique techno bat son rythme, tandis que les corps s'abandonnent. Elle a frôlé son bras. Il la rejoint aux toilettes. Après avoir tenté de se suicider, elle lui propose un étrange marché. Contre rétribution, pendant quatre nuits, il devra la regarder "par là où elle n'est pas regardable"...  
 
Le film s'ouvre sur une scène des plus explicites : une petite fellation entre amis.

Catherine Breillat, visiblement séduite, poursuit sa Romance avec Rocco Siffredi, que tout le monde connaît, mais avouer l'avoir vu replongerait à coup sûr l'auteur de ce terrible coming out dans la honte de son adolescence et de la découverte de son sexe.

rocco
C'est précisément pour cela qu'on l'aime, Breillat, parce qu'elle vient gratter le vernis social dont on s'est recouvert par conformité imbécile et aveugle à la norme.

Elle offre le corps de Casar - véritable œuvre picturale - en pâture à un homme qui aime les hommes. Il la regarde, pénètre la chair blanche, pleure de honte, boit une infusion très spéciale.

Casar
Breillat filme bien son propos, mais l'expose de façon confuse, se contentant d'aligner quelques saynètes choc qui n'ont in fine rien de choquant. Parce que, tant qu'à être courageuse, elle aurait pu aller au bout de ses intentions. Car en fin de compte, qu'apprend-t-on au détour de ce huis clos ?Pas grand-chose. Que Rocco joue comme un manche, sauf dans une très belle scène.Que Breillat aime les femmes à la peau blanche couchées sur le flanc.Qu'elle n'aime pas les hommes qui les désirent, parce qu'ils les transforment, d'un simple regard, en choses obscènes, sales, indignes.Que ce faisant, ils ont depuis toujours érigé autour d'elles des prisons dorées - religion, morale, politique... sexe - pour disent-ils, protéger les femmes. Et selon Breillat, si les mâles ont élevé ces murs de la honte, c'est parce qu'ils ont peur d'elles, de leur liberté, de leur entre-jambes, de leur sang. Elle n'a pas franchement tort.Mais que la démonstration est laborieuse !Voyage au centre de la chair, Anatomie de l’enfer est un film paradoxalement désincarné, glacé, dénué de tout soupçon d'humanité et lourd à en faire rire de références poético-christiques... Une réalisation indigne de l'intelligence de son auteur.  Thierry Van Wayenbergh

16:57 Écrit par Thierry Van Wayenbergh dans Ciné-découvertes | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |